Entretien de Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargé de l’Europe, avec « France 2 » Politique étrangère Entretien à la presse Le : 04 mai 2026 Q - Bonjour Benjamin Haddad. R - Bonjour. Q - Hier, on a appris que Total a gagné 5,8 milliards de dollars en trois mois. Ça fait pas mal d'argent. Cinq pays d'Europe, dont l'Allemagne et l'Italie, qui ne sont pas dirigés par des bolcheviks, réclament une taxation des super-profits au niveau européen. La France se joint-elle à cette demande ? R - Vous avez vu le Premier ministre s'exprimer hier sur ce sujet en disant qu'on n'excluait pas ni des mesures nationales, ni des mesures européennes. Il faut rappeler quand même que Total fait la majeure partie de ses profits à l'étranger, en dehors du territoire national. Donc le plus efficace aussi, c'est que Total prenne des mesures, comme d'ailleurs c'est déjà le cas aujourd'hui, pour faire des mesures de plafonnement, par exemple, du prix à la pompe… Q - Tout le monde n’a pas une station-service Total près de chez soi. R - Non et c'est pour ça qu'il faut qu'il puisse y avoir des mesures qui soient prises de redistribution au sein de Total, par exemple par des mesures de plafonnement. Je rappelle que le Gouvernement lui-même a pris des mesures de protection des secteurs qui étaient les plus touchés, que ce soit les agriculteurs avec le GNR, que ce soit les pêcheurs, le transport, le bâtiment, les grands rouleurs comme on dit. Donc il y a des mesures à la fois de protection du Gouvernement, il n'y a pas d'ailleurs de recettes fiscales supplémentaires qui sont générées pour le Gouvernement, elles sont redistribuées pour protéger. Et puis après, il y a encore une fois... Q - Vous dites « on n'exclut rien », il y a un moment, la politique, ce n'est pas ne pas exclure, c'est décider. La France est-elle d'accord avec d'autres pays européens pour taxer ? Le Président de la République dit souvent qu’en matière d'impôts, il faut le faire en Européens. C'est son expression, « en Européens ». C’est précisément ce que proposent ces pays. Pourquoi la France n'est-elle pas plus allante dans ce domaine ? R - Je vous le dis, c'est que notre objectif, c'est de protéger nos concitoyens de l'augmentation des prix de l'énergie de la façon la plus efficace possible. Donc il y a à la fois des mesures qui ont été prises par le Gouvernement pour les secteurs qui sont les plus touchés, dès le début d'ailleurs, de façon très réactive. Il y a ce discours qu'on a tenu face à Total, parce que, encore une fois, là, l'objectif, c'est de voir ce qui peut être le plus efficace. Donc, les mesures qui sont prises par Total et après, on examinera et on regardera ce qui sera le plus efficace, y compris, effectivement, comme vous le dites, au niveau européen. Et puis après, à moyen-long terme, il y a tout le travail qu'on fait en France comme en Europe pour réduire nos dépendances aux hydrocarbures, pour lancer, pour prolonger le plan d'électrification, pour faire l'investissement dans le nucléaire, dans les renouvelables, pour justement ne pas se retrouver aussi dépendant de situations géopolitiques à l'étranger qui ont un impact très concret sur la vie de nos concitoyens, sur le pouvoir d'achat, sur les prix de l'énergie. Q - Justement, parlons de la situation géopolitique. Donald Trump convoque une réunion dans la Situation Room de la Maison-Blanche pour se voir présenter des scénarios militaires. Je précise aux téléspectateurs qu'il y a eu une réunion dans le même format le 26 février et que le 28, la guerre commençait. Donc ce ne sont pas des réunions pour rigoler, si je puis dire. Donc pour des scénarios militaires. Qu'est-ce que la France dit à son allié américain ? R - Je n'ai jamais l'habitude de spéculer sur des scénarios éventuels. En revanche, vous le savez, depuis le début, la France a appelé à la désescalade, à la négociation, avec une ligne très claire, qui est que l'Iran doit abandonner son programme nucléaire clandestin, que l'Iran doit aussi abandonner son programme de missiles balistiques. Ça, d'ailleurs, c'est la position de la France, c'est la position de ce qu'on appelle le E3, c'est-à-dire la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne, qui avaient négocié sur ces sujets depuis près de 20 ans maintenant, et son soutien à des proxys terroristes à travers la région, qui déstabilisent la région. Mais encore une fois, il n'y a pas d'issue militaire. L'objectif, c'est d'avoir une solution négociée. Ça prendra du temps. Ce sont des sujets extrêmement complexes. Comme je vous le dis, il y avait, vous vous en rappelez d'ailleurs, un accord dont la France était partie prenante, les États-Unis aussi, sur le nucléaire, le JCPOA, en 2015. Les États-Unis puis l'Iran s'en étaient retirés. Donc maintenant, il faut retrouver un cadre, il faut le dire très clairement, au régime iranien, que ce soit sur le programme nucléaire, sur le programme de missiles balistiques ou sur son soutien à des proxys déstabilisateurs à travers la région. Q - Dans votre domaine de ministre de l'Europe, le président Trump, suite à une déclaration du chancelier allemand qu'il n'a pas apprécié, menace de retirer des troupes américaines d'Allemagne. Quel est votre sentiment ? R - Je pense qu'à un moment, il faut entendre le message. On ne peut pas se retrouver dépendant des soubresauts, des désidératas, des déclarations d'un dirigeant américain, quel qu'il soit. Et la vérité, c'est que si on regarde la tendance de long terme, c'était déjà à l'époque du président Obama que les Américains parlaient de pivot vers l'Asie, en disant que l'Europe était beaucoup moins centrale pour les États-Unis. C'était déjà Obama qui disait que les Européens devaient en faire plus pour leur propre sécurité. Le président Biden qui disait qu'il était pro-européen, il a pris des mesures protectionnistes contre l'Europe, que ce soit l'Inflation Reduction Act, le Buy American… Q - Qu’il y ait moins de militaires en Allemagne, ça ne vous empêche pas de dormir ? R - Ce n'est pas ça. C'est que fondamentalement, ça, c'est une décision qui ne dépend pas de nous. Ce qui dépend de nous, c'est comment on investit dans notre propre sécurité, dans notre propre défense, comment on continue le réarmement. Ce qu'on fait au niveau national : on a doublé le budget de défense de la France sur les deux mandats du président Macron et on accélère le déploiement de la loi de programmation militaire. Et on le fait au niveau européen en investissant massivement dans des coopérations. Le plan SAFE, par exemple, l'an dernier, 150 milliards d'euros avec la préférence européenne, c'est-à-dire que ça va soutenir l'industrie de défense européenne pour avoir des coopérations dans des domaines où on a des dépendances, des lacunes, les drones, le cyber, les capacités de frappe en profondeur. Il faut continuer. On rentre dans un monde qui est plus dangereux. La menace de la Russie et la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine à nos portes. L'agressivité commerciale de la Chine. Des États-Unis qui nous tournent le dos et parfois nous ciblent, on l'a vu avec l'épisode du Groenland. Les conclusions à en tirer, c'est de défendre nos propres intérêts, d'être puissants et d'investir dans notre souveraineté au niveau national comme au niveau européen. C'est le message que porte la France en Europe. Et il y a des mesures très concrètes. Je vous parlais encore une fois de l’emprunt de 150 milliards d'euros. On va avancer, on va accélérer. Mais à un moment, il faut écouter et tirer les conclusions. Q - Lundi, le Président de la République a ouvert la question des travailleurs étrangers. Lui, il parlait des médecins. Il était en Ariège. Je voudrais élargir le débat, Benjamin Haddad. A-t-on besoin de plus de main-d'œuvre étrangère en France ? R - Le Président de la République, il s'est exprimé parce qu'effectivement, il était dans l'Ariège, dans des situations où on a des déserts médicaux. Il a vu un médecin d'origine algérienne et il a dit effectivement qu'il fallait pouvoir. On a des mesures en France pour régulariser dans ce qu'on appelle les métiers en tension, de façon ciblée. Quand ça faisait partie, par exemple, à la fois des circulaires Valls et de la loi Darmanin, Quand on a des domaines dans lesquels on voit qu'on a besoin de main-d'oeuvre, on peut régulariser de façon ciblée. Moi, je n'ai jamais été favorable à des régularisations massives. Je crois qu'il faut que, dans un pays comme ça a été fait en Espagne, comme ça a été fait en Italie aussi, sous Mme Meloni, quand on a des règles, il faut les faire respecter. Donc, fondamentalement, ce qu'attendent nos compatriotes, c'est qu'on ait un cadre clair. Si vous venez, que vous répondez à des besoins économiques qui ont été identifiés, que vous vous intégrez, que vous respectez les règles, que vous parlez la langue, vous êtes le bienvenu dans notre pays. Q - Donc l'immigration économique, c'est oui pour vous ? R - Si elle répond à des besoins qui ont été identifiés de façon démocratique, comme les règles que je viens de vous indiquer, à ce moment-là, oui, une immigration choisie, économique. Si vous ne respectez pas les règles, si vous êtes un délinquant, si vous êtes rentré de façon irrégulière, etc., vous n'avez pas vocation à rester sur le territoire. Q - Quelqu'un qui est entré de façon irrégulière et qui depuis travaille, a des enfants, scolarisés, etc., n'a jamais vocation à être régularisé ? R - Je vous l'ai dit, il y a des règles très ciblées dans les métiers en tension, mais en tout cas moi je ne suis pas favorable, je ne l'ai jamais été, et d'ailleurs ce n'est pas ce que fait la France, à des régularisations massives comme l'ont fait certains de nos voisins. Et je souhaite aussi au niveau européen, c'est ce que nous portons par exemple avec le règlement retour, qu'on puisse renforcer la maîtrise des frontières extérieures européennes, qu'on puisse se doter de moyens aussi pour faire partir les étrangers qui n'ont plus vocation à rester, qui ne respectent pas les règles. Ce règlement retour qui a été adopté récemment par le Parlement européen et qui devra bientôt être finalisé par l'Union européenne, c'est ce que je souhaite, il permettra de renforcer les moyens pour expulser les étrangers qui sont en situation irrégulière, qui n'ont pas vocation à rester sur le territoire. Q - Benjamin Haddad, ministre de l'Europe, invité des « 4V ». Très bonne journée à toutes et à tous. Source : France 2