Sécurité et protection des voies navigables dans le domaine maritime - Intervention de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, au Conseil de sécurité Droit international Nations unies Discours Le : 27 avril 2026 Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Ministre, Merci d’avoir pris l’initiative de cette réunion qui porte sur une question cruciale et sur un droit imprescriptible protégé par cette organisation : la sécurité maritime et la liberté de navigation. Cette question se pose aujourd’hui avec une gravité particulière, alors que le détroit d’Ormuz fait l’objet d’un blocage prolongé. Mais de quoi parle-t-on ? Ce qu’il se passe à Ormuz dépasse très largement les 40 kilomètres de ce chenal. Derrière la flotte immobile des navires, c'est une certaine idée de l’ordre international fondé sur les règles qui se joue, une certaine idée de notre capacité ou de notre incapacité à gérer collectivement les biens publics mondiaux. 80% des échanges mondiaux circulent par la mer : notre énergie, nos denrées alimentaires, nos matières premières. Les eaux internationales sont un bien commun de l'humanité dont l’usage est protégé par la convention des Nations unies sur le droit de la mer. Les détroits sont les artères du monde. Ils ne sont la propriété de personne. Ils ne sont pas à vendre. Ils ne peuvent donc être entravés par aucun obstacle, ni aucun droit de passage. Ni blocage, ni chantage, ni péage. Ni par l’Iran, ni par quiconque et sous aucun prétexte. Car que se passerait-il si l’on acceptait la moindre exception à ces principes ? On créerait là un dangereux précédent. D’autres prendraient des initiatives similaires. Et l’exception deviendrait la norme. L’accès à la mer serait un privilège réservé à quelques-uns. Les détroits deviendraient des corridors militarisés. Le commerce mondial serait pris en otage. Des régions entières seraient isolées. Le monde se retrouverait étranglé, livré à l’arbitraire et à la loi du plus fort. Il serait moins prospère et plus dangereux. Ce monde-là, nous le refusons. Alors si, dans notre immense majorité, nous refusons la remise en cause de la sécurité maritime et de la liberté de navigation : comment en sommes-nous arrivés là ? Ce blocage est le produit d’une accumulation de décisions unilatérales et illégales de l’Iran. Il s’inscrit dans le cadre d’une escalade militaire dont l’origine se trouve dans les opérations lancées par les États-Unis et Israël sans but précisément définis et menées en dehors du droit international. Mais le régime iranien porte une responsabilité écrasante dans cette situation, du fait de son obstination coupable à se doter des moyens de la déstabilisation et de la menace : par son programme nucléaire, par ses missiles balistiques, par son soutien constant à des groupes terroristes. En choisissant de cibler de façon massive et indiscriminée les pays de la région, en laissant le Hezbollah précipiter le Liban dans la guerre contre son gré et en bloquant le détroit d’Ormuz, le régime iranien a violé les principes fondamentaux de la Charte des Nations unies, comme ceux du droit de la mer, et aggravé une situation déjà profondément dégradée. Il n'y aura pas de solution durable à cette crise sans que le régime iranien ne consente à des concessions majeures et un changement radical de posture permettant la coexistence pacifique de l’Iran avec son environnement régional, et au peuple iranien de construire librement son propre avenir. Ce Conseil ne peut et ne doit pas détourner les yeux du sort des populations civiles dans la région, premières victimes de la guerre, du sort du peuple iranien, pris en étau entre la répression et la menace d’une reprise des hostilités. Après la répression du mois de janvier, la plus violente dans l’histoire contemporaine de l’Iran, les prisonniers politiques doivent être libérés, les exécutions doivent cesser, la liberté des communications doit être rétablie. La guerre n’aura pas suffi à régler ces problèmes de fond. Elle en aura créé un nouveau : le blocage du détroit d’Ormuz. Un blocage qui ne fait que des perdants. Les pays riverains, bien sûr, auxquels je veux redire la solidarité de la France. Les pays les plus vulnérables, qui dépendent des biens de première nécessité et de l’assistance humanitaire vitale transportés par les navires immobilisés. Mais aussi les pays comme le mien qui, au-delà des mers, sont frappés de plein fouet par l’onde de choc de cette crise et qui payent le prix d’une guerre qu’ils n’ont pas choisi. Tout cela a assez duré. Tout cela doit cesser. Je veux à cet instant avoir une pensée pour les équipages piégés dans le détroit et saluer, à ce titre, le travail essentiel de l’Organisation maritime internationale, votre travail, Monsieur le Secrétaire général, pour assurer leur sécurité et établir un plan d’évacuation, plan qui sera crucial pour trouver une issue à la crise et que nous soutenons pleinement. Alors face à l’arbitraire de ce blocage du détroit, que faire ? L’inaction n’est pas une option. Je salue l’adoption de la résolution 2817 du Conseil de sécurité et les démarches entreprises depuis par le Bahreïn au sein de ce Conseil pour parvenir à la réouverture du détroit. Je rappelle l’initiative historique prise par le Président de la République et lancée à Paris, le 17 avril dernier, avec le Premier ministre britannique pour que le trafic maritime puisse reprendre au plus vite, dès que les conditions le permettront, grâce à une mission internationale indépendante et strictement défensive. Son but : protéger les navires marchands, rassurer les opérateurs du transport maritime et mener des opérations de déminage dans le détroit. Plus de cinquante pays d’Europe, du Moyen-Orient et d’Asie, non belligérants, ont répondu à l’appel. Ensemble, ils ont formulé trois exigences : - La réouverture immédiate, pleine et inconditionnelle du détroit d'Ormuz par toutes les parties ; - La restauration des conditions de libre passage qui étaient en vigueur avant la guerre et le plein respect du droit de la mer ; - L’absence de toute restriction, tout régime de convention qui équivaudrait dans les faits à une tentative de privatiser le détroit et évidemment tout système de péage. L'océan est un espace de liberté, mais ce n’est pas un espace de non-droit. C’est notre responsabilité que de lui donner des règles et de les faire respecter. C’est ce que nous avons fait à Nice l’été dernier en accueillant la 3e conférence des Nations unies sur l’Océan. Avec l’entrée en vigueur du traité sur la haute mer, la communauté internationale a démontré qu’elle pouvait s’accorder pour protéger un bien commun mondial. Ce succès doit nous inspirer. Car nous ne sommes pas condamnés à subir le démantèlement du droit international, du droit international humanitaire ou du droit de la mer. Résistons à la résignation et au découragement qui nous guettent. Levons-nous pour dire « Non » lorsque la paix et la sécurité du monde sont en jeu. C’est la vocation de ce Conseil. Soyons dignes de la confiance investie en nous par les peuples du monde. Soyons à la hauteur de ce moment. Je vous remercie.